Conférence débat avec Emmanuel Bernard

Emmanuel Bernard

Emmanuel Bernard

père d'une élève à La Source

médecin addictologue

C’est parce que les consommations de tabac, d’alcool et de drogue évoluent chez les jeunes et n’ont plus rien à voir avec celles d’il y a 20 ans qu’il est nécessaire de faire le point, régulièrement, par des conférences comme celle-ci.

Nous étions une cinquantaine de parents à être venus écouter Emmanuel Bernard, médecin addictologue et père d’une élève à La Source nous parler de la consommation d’alcool et de cannabis chez les jeunes. Après une présentation des principaux faits (évolution des pratiques, conséquences), des échanges riches entre la salle et l’intervenant ont pris place, témoignant de l’intérêt de ce sujet pour les parents. Par son attitude et ses propos, le docteur Bernard a mis en évidence la nécessité d’objectiver les consommations et leurs risques, tout en conservant une présence et un dialogue responsables et bienveillants avec nos jeunes.

  • 25% des jeunes consomment régulièrement (plus de 10 fois par mois),
  • 1 enfant sur 10 a expérimenté le cannabis.
  • Ces chiffres ont doublés en 20 ans

1. Les faits de consommation

Le cannabis
Les enquêtes montrent qu’en 6è, 1 enfant sur 10 a expérimenté le cannabis. En 3è, il y en a 1 sur 4, et certains consomment régulièrement. A 17 ans, 50% à 70% ont expérimenté, et 25% consomment régulièrement (plus de 10 fois par mois), les garçons plus que les filles. Cette situation ne porte pas forcément sur les zones défavorisées : la cartographie des consommations en région parisienne montre que le sud-ouest parisien est la zone la plus consommatrice.
En 20 ans, ces chiffres ont tous doublé.
La consommation se fait en soirée mais peut aussi être solitaire.
La moitié des lycéens juge le cannabis accessible (il leur serait possible voire facile de s’en procurer). Le rôle de l’entourage semble déterminant.
De nos jours, la teneur en THC (substance psychoactive) du cannabis est 6 ou 7 fois plus forte qu’il y a 30 ans. Ses effets toxiques ont été multipliés d’autant. Peut-on encore parler de drogue douce ?

L’alcool
Dès la 2de, plus de 9 élèves sur 10 ont déjà goûté à l’alcool, 1 lycéen sur 5 dit consommer régulièrement de l’alcool, 4 sur 5 en avoir consommé dans le mois précédant l’enquête.
Ce qui se joue au lycée, ce n’est donc pas la découverte de l’alcool mais l’ancrage des usages et notamment l’initiation à la consommation excessive. La moitié dit avoir connu ce qu’on appelle une alcoolisation ponctuelle importante (API), soit au moins 5 verres d’alcool lors d’une même occasion dans le mois précédant l’enquête. C’est le cas de 18% des collégiens.
Dans leur régularité, ces pratiques concernent 2 fois plus les garçons que les filles (respectivement 29% et 14%). Et elles vont en augmentant de la 2de à la Terminale (ce qui laisse penser que la période de « découverte » n’est pas finie et que les élèves n’ont pas conscience des risques d’impact possible sur leurs performances scolaires).
Ce que les jeunes consomment majoritairement, ce sont les spiritueux et la bière, qu’ils achètent en magasin ou trouvent dans les soirées auxquelles ils se rendent.

2. Les risques

Jusqu’à 17 – 18 ans, les cellules ne sont pas matures, les effets et les risques sont donc accrus, que ce soit pour l’alcool, le tabac ou le cannabis. En particulier, le risque de développer une dépendance est plus élevé (altération du circuit neuronal de la récompense).

Le cannabis
Il se présente sous 3 formes : herbe, huile, résine. L’herbe (5 à 22% de THC) est fumée, infusée, ou ingérée, sous forme de « space cake » par exemple. Dans ce dernier cas, les effets mettent 1 à 3h pour se déclarer et il y a un risque de « bad trip » si on en prend trop, dans l’espoir que cela vienne plus vite.
En France, ce qu’on consomme le plus est la résine (8 à 12% de THC). Les effets varient beaucoup, car elle est coupée, avec des produits multiples (cirage, pneu, produits ménagers etc. d’où l’appellation « shit »).
La prise par pipes à eau, appelées aussi narguilé ou chicha, prisée par les jeunes, ne diminue en rien la nocivité des produits de combustion, ni l’effet des substances psychoactives.
Les effets indésirables peuvent être classés du plus léger au plus lourd :
Ce sont des troubles de la vigilance (école, conduite auto, vélo, scooter), une augmentation du temps de réaction, la levée des inhibitions et les passages à l’acte (prises de risques, violences, sexualité), les troubles digestifs (nausées, diarrhées).

A un second niveau, on trouve les bouffées délirantes, crises hallucinatoires isolées, qui peuvent être un mode d’entrée dans une psychose (dans laquelle le jeune aurait pu entrer plus tard). 1/3 des bouffées délirantes débouche sur de la schizophrénie (mais cette maladie se soigne aujourd’hui avec des neuroleptiques).
Le bad trip est un accès de panique, caractérisé par une perte de contrôle émotionnel, et une angoisse majeure. Il peut être accompagné de tremblements, sensation d’étouffement, impression de confusion, et de picotements cutanés qui peuvent durer plusieurs jours. Il y a toujours la crainte que le bad trip recommence mais il peut subvenir après une prise unique.

Souvent, la consommation masque un mal-être, voire une dépression profonde du jeune.
Il n’y a que 10% des consommateurs réguliers qui sont dépendants, il ne faut pas les lâcher. Les autres, c’est moins grave, il faut calmer ses angoisses. Généralement, après une période de consommation occasionnelle ou régulière de plusieurs années, la majorité des adultes diminue la consommation. L’engagement dans la vie de couple, l’établissement dans l’activité professionnelle, l’arrivée d’un enfant, le bien-être social sont des éléments déclencheurs. Dans une immense majorité de cas, les consommateurs de cannabis ne testent pas autre chose. Mais certains adultes persistent et entretiennent la dépendance. En consultation, le plus jeune a 16 ans, la personne la plus âgée doit avoir 60 ans.

Au-delà des effets à court terme et des risques de dépendance, les risques pour la santé existent à moyen et long terme. A cet égard, il importe de combattre l’idée reçue selon laquelle le cannabis serait moins dangereux que la cigarette: le pétard entraîne 7 fois plus de cancers que la cigarette. Et le cannabis développe la dépendance au tabac (et vice versa). Outre les risques précités en matière de cancer et de troubles psychiatriques, le cannabis peut entraîner des troubles des capacités intellectuelles (réversibles).
Certains jeunes arrivent à fumer régulièrement et à suivre les cours. Mais, avec une consommation régulière et chronique, ils peuvent avoir des difficultés de concentration, de mémoire, des difficultés scolaires et d’apprentissage, un bouleversement du rythme du sommeil avec somnolence.
Le jeune accro devient préoccupé par l’obtention et la consommation du produit, des questions d’argent. Il perd sa motivation et son intérêt pour ses activités habituelles et s’isole. Il prend des risques, pour lui et son entourage (trafic). Il développe un risque de psychose.

Les risques liés à l’alcool
Pour l’alcool, ce qui fait effet c’est la concentration dans le sang. Chez l’homme, le volume de dilution est plus important que chez la femme. Une femme qui consomme 2 verres aura une alcoolémie plus élevée que l’homme du même poids. La différence n’est pas directement liée à la corpulence, plutôt au métabolisme. Goûter un verre de vin à partir de 15- 16 ans peut être discuté, parlons-en avec les jeunes.
En matière d’alcool, la pratique des jeunes est celle du « binge drinking ». C’est dangereux, il y a un risque de coma éthylique, et un risque de mortalité non négligeables. Dans ce cas, il faut mettre la personne en position latérale de sécurité, et ne pas hésiter à appeler des secours : parents, pompiers.
La mortalité directe liée à l’alcool est de 45 000 / an, au tabac : 75 000 morts par an.
Il ne faut pas se dire que la bière est moins dangereuse. C’est malheureusement banal. En réalité, la seule différence est que le pic d’alcoolémie est moins rapide.

3 . La détection de la consommation de cannabis

On remarque un jeune consommateur à ses yeux rouges, ses pupilles dilatées, au ralentissement de son rythme ou l’augmentation de son appétit par exemple. Mais il existe aussi des tests : salivaire, dans les 6h après la consommation, urinaire, plusieurs semaines après la consommation et des tests sur les cheveux (plusieurs mois après la consommation).
Le questionnaire CAST (joint) permet de mesurer le niveau de consommation et de dépendance.
Comment on détecte une dépendance ? Il faut que la substance consommée le soit depuis plus d’un an (en dessous, il est exceptionnel qu’il y ait une dépendance). La notion de souffrance apparaît. On observe qu’une personne augmente les doses de la substance prise pour obtenir les mêmes effets (c’est le phénomène de tolérance). Au sevrage, l’arrêt de la substance met dans un état très désagréable : on est en manque, on a des tremblements, sueur, angoisse, irritabilité. La personne constate qu’elle consomme plus souvent, plus longtemps, plus qu’elle ne le pensait. Elle souhaite contrôler sa consommation, elle souhaite arrêter, mais n’y parvient pas. On peut mesurer le temps passé et l’argent consacré à se procurer la substance. On constate l’abandon des activités habituelles.

4. Les causes

Dans les causes, il y a certes l’usage récréatif et l’effet-groupe (boire excessivement ou fumer un pétard est le moyen d’exister dans le groupe), mais chez le consommateur régulier, il y a un mal-être à l’origine, une faille dans le parcours personnel : le jeune cherche un soulagement. Si les traumatismes sautent aux yeux – décès, violences, abandons -, ce n’est pas le cas des carences, qui ne font pas de bruit, sont permanentes et touchent tous les milieux. Elles ont un gros effet sur le long terme.
La toxicomanie a la même racine que les troubles alimentaires, anorexie, boulimie.
Ce qui fait l’addiction, c’est une combinaison individu / substance / environnement.
4. Le rôle et l’attitude des parents
Ceux qui viennent en consultation, même adultes, reprochent généralement à leurs parents d’avoir su et de n’avoir rien dit, rien fait.
A l’âge de nos enfants, le rôle d’un parent est d’être présent, de maintenir la confiance et le dialogue, voire de se confronter, négocier et malgré tout, de poser des limites. Chercher à comprendre et aider, sans porter de jugement. Il ne faut jamais laisser tomber, faire parler nos ados, même si on se sent dans l’incapacité à changer quelque chose. Le vrai enjeu est celui d’un jeune qui a besoin de la confrontation pour grandir.
Avoir un discours catastrophiste n’est pas un moyen de convaincre les jeunes, c’est précisément risquer d’ancrer la résistance au changement. Eux ne se voient pas devenir dépendants, la prise de conscience est tardive et rétrospective. Il vaut mieux ouvrir le débat sans chercher à convaincre.
On peut parler aussi de l’effet-groupe chez les jeunes.

 

5. Prévenir et guérir

L’Agence régionale de santé finançait encore ces dernières années des actions de prévention en direction des jeunes. Emmanuel Bernard en a mené quelques-unes en collège. Il a pu constater qu’en 5è, les jeunes parlent plus facilement de ce qu’ils savent. En 3è, pour les faire parler, il travaille avec des extraits de films réels, à partir desquels les jeunes peuvent imaginer ce qui s’est passé avant et ce qui se passe après.
En consultation, c’est généralement un parent inquiet qui arrive. Le médecin reçoit le parent et le jeune et restitue bien l’idée que c’est le parent qui est demandeur. Il demande 3 consultations avec le jeune pour voir ce dont celui-ci a envie. Le vrai enjeu est la question de l’adolescent qui a envie de grandir et a besoin de créer une confrontation pour exister. Ces 3 consultations servent à exprimer ce que le jeune ressent, ce dont il a envie, ce qu’il veut dire à ses parents.
Il est indispensable de questionner ce que la consommation de substances vient soulager, par une démarche psychothérapeutique. Il faut traiter aussi le problème de l’ambivalence du désir de cesser la consommation, s’intéresser aux contradictions, accepter que ça prenne du temps avant que la personne ait envie de s’en sortir. La désintoxication peut être rapide et ne nécessite pas forcément une hospitalisation : elle peut se faire en 2 – 3 semaines, avec quelques médicaments (anxiolytiques notamment).

6. La dépénalisation

Elle doit être abordée à 2 niveaux :
– La loi : la dépénalisation a du sens car elle permettrait de mettre à mal les réseaux de trafiquants, de lutter contre l’économie souterraine et la violence qu’elle génère.
– A l’échelle individuelle, en revanche, la dépénalisation revient à faire croire que ce n’est pas dangereux. Revenir à une drogue douce est une utopie. Dans les pays où la drogue est légale, elle est aussi fortement dosée qu’en France.

 

Public : parents

Date : 14 janvier 2014

Membre référent : Louis de Traverse

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